Dans la barque...


Il est des tempêtes qui paraissent sans fin et des tourmentes dont on désespère de voir le bout. La terrible bourrasque qui secoue la barque de l’Église depuis lundi dernier nous submerge littéralement. Jusqu’où devrons-nous nous laisser dépouiller ? Jusqu’à quel point notre Église sera-t-elle humiliée par la faute de certains de ses pasteurs ? Nous sommes désarçonnés par le mystère du mal qui nous dépasse et nous transperce.

Dans cette aventure, chacun de nous s’est embarqué un jour, joyeusement ; un jour de soleil et de brise légère, pour une belle traversée. Et nous voilà aujourd’hui, assaillis par les flots, submergés dans la nuit d’une tempête qui n’en finit pas. Lorsque j’ai pris connaissance du communiqué de Mgr Ricard, j’ai tout de suite pensé à toutes les personnes - paroissiens, étudiants, enfants - que j’ai encouragées ces dernières années à s’engager dans cette belle aventure de l’Évangile, que j'ai invitées à monter dans la barque et essayé d’entraîner avec moi à la suite du Christ parce que, je le crois de tout mon être, lui seul est la Vie en plénitude. Ce sont tous ces visages qui me sont venus à l’esprit en ce triste lundi matin. Je les avais invités à une belle traversée et ils se retrouvent aujourd’hui, comme moi, dans la tourmente et la peur du naufrage… Seront-ils suffisamment ancrés dans la foi en Jésus-Christ pour garder confiance ? Ou bien vont ils m’en vouloir de les avoir entraînés dans une telle galère ?

Jean Pierre Ricard a été notre évêque pendant 20 ans. Il m’a ordonné prêtre. A Bordeaux, il fut un très bon évêque, je peux en témoigner. L’amertume n’en est que plus douloureuse aujourd’hui en apprenant le secret coupable qu’il cachait. Bien sûr, un évêque ou un prêtre reste toujours un homme faillible, un pauvre pécheur. Mais s’il a accepté cette charge, s’il a accepté d’être pour ses frères et sœurs le signe du Christ Pasteur, alors nous sommes en droit d’attendre de lui un comportement à la hauteur de sa mission. Il est urgent que nous réformions les procédures et les pratiques dans l’Église pour que l’on cesse de faire passer l’intérêt des coupables avant celui des victimes.

Hélas, dans cette tempête, beaucoup sans doute quitteront le navire, lassés des scandales à répétition ou offusqués d’être comptés dans la même embarcation que les coupables. Seuls resteront, celles et ceux qui savent que le Seigneur nous a aimés jusqu’à se compromettre avec une Église de pauvres pécheurs ; jusqu’à ne pas craindre d’être éclaboussé lui-même par le péché de Zachée, de Marie Madeleine, de Matthieu et de tant d’autres ; jusqu’à choisir les pauvres hommes que nous sommes pour parler et agir en son nom. Seuls resteront ceux qui savent que l’Église n’est pas la sélection des purs mais la communion des pécheurs repentis qui se savent aimés. Seuls resteront ceux qui savent que l’Église n’est pas une organisation que l’on quitterait en raison d’un désaccord avec ses dirigeants ; elle est le corps du Seigneur, blessé et douloureux, dont nous sommes les membres endoloris. Seuls resteront ceux qui sont suffisamment attachés à Jésus qui ne nous a rien promis d’autre en ce monde que la croix et sa présence à nos côtés. Seuls resteront celles et ceux qui savent que le Seigneur, même s’il dort à l’arrière, est là dans la barque, au cœur de la tempête. Et sa parole nous brûle au cœur : « Passons sur l’autre rive ».

Dans cette tourmente et la douleur que nous partageons, je tenais à vous redire ma joie intacte d’être prêtre de Jésus-Christ et curé d’une si belle paroisse, embarqué avec vous dans l’aventure de l’Église.



Pierre Alain Lejeune

10 novembre 2022