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Le deuil de l'Ascension


C’était il y a quelques années, un jeudi de l'Ascension à la sortie de la messe. La petite Léa, 8 ans, vient me dire : « Pourquoi c’est la fête aujourd’hui ? Nous devrions être tristes puisque Jésus est parti ». Le bon sens des enfants… Car de fait, l’Ascension de Jésus est le récit d’une perte. Les disciples ont connu une première séparation, violente et déchirante, au soir du Golgotha. Et voilà qu’à nouveau Jésus se sépare d’eux. A croire que c’est un manie chez lui de nous laisser ainsi en plan… Nous aurions tort de négliger la dureté de cette expérience de l’Ascension ; expérience de deuil, de séparation. Jésus s'en va. Quand l’être aimé n’est plus là... Nous connaissons tous cela.

Certes, Jésus leur a fait une promesse : son Esprit Saint, cette force intérieure qui leur sera donnée, cette autre présence à accueillir. Il leur a même dit : « Il est dans votre intérêt que je m’en aille car si je ne m’en vais pas, l’Esprit Saint ne viendra pas à vous » (Jn 16,7). Cette séparation était annoncée par Jésus comme un bienfait, une étape nécessaire. Mais comment une séparation peut-elle être un bienfait ?

De fait, il fallait que Jésus n’occupe plus l’espace pour que les apôtres trouvent leur place et comprennent que c’était à eux, désormais, de proclamer en parole et en actes le Royaume de Dieu. Si Jésus ne s’était pas séparé de ses disciples, ces derniers n’auraient jamais reçu son Esprit et jamais ils ne seraient devenus les apôtres qu’ils furent, jamais l’Église ne serait née. L’Église est née d’un deuil ! Le deuil d’une présence physique de Jésus et l’accueil d’une autre Présence, celle de l’Esprit Saint. C’est parce qu’il n’est plus ici physiquement que Jésus peut être partout spirituellement. C’est parce que son corps physique n’est plus au milieu de nous que nous pouvons devenir les membres de son corps dans le monde.

Nous faisons tous l’expérience du deuil et de bien des manières tout au long de notre vie. Faire le deuil signifie : « consentir à la perte de l’être aimé ». Consentir à l’absence sensible et immédiate. Or - et c’est là le plus surprenant - c’est seulement lorsque nous avons consenti à cette perte, lorsque nous avons fait le deuil, qu’enfin nous pouvons accueillir cette autre présence qui nous était inaccessible avant… Tant que l’on reste agrippé à ce que l’on a perdu, on ne peut s’ouvrir à cette autre présence. Cela est vrai de tous les êtres chers que nous avons "perdus". Cela est également vrai de ce Dieu que trop souvent nous cherchons à l’extérieur, que nous voudrions saisir par nos sens, alors qu’il nous est donné à l’intérieur, en esprit.

De l’Ascension à la Pentecôte, il a fallu 10 jours aux apôtres pour traverser ce deuil ; mais nous sommes tellement plus lents... Ce chemin de deuil qui va de l’Ascension à la Pentecôte est, au fond, l’expérience de tout croyant : faire le deuil d’une présence immédiate d’un Dieu que je voudrais avoir sous la main, afin de m’ouvrir à la présence de son Esprit en moi ; présence plus subtile, moins évidente mais tellement plus forte, tellement plus intérieure, tellement plus libératrice. Ces jours-ci, entre Ascension et Pentecôte, c’est ce chemin que nous sommes invités à revivre à la suite des apôtres. La petite Léa, comme les autres paroissiens ce jour-là, était repartie de l'église joyeuse et pensive à la fois : et c’est ainsi que, nous aussi, nous devrions traverser ces 10 jours. Jésus se sépare de nous pour mieux nous rejoindre, il nous quitte pour nous apprendre à l'accueillir autrement, il se soustrait à nos regards pour ouvrir nos yeux.


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